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Dictionnaire Biblique de Top Bible

LUC (évangile de) 3.

III Composition.

On l'a dit au parag. I, nous n'avons pas pour Luc comme pour Marc et Matthieu le témoignage de Papias sur la façon dont fut composé cet évangile ; mais nous avons mieux que cela, dans la préface de l'évangéliste lui-même : « Plusieurs ayant entrepris d'écrire l'histoire des faits accomplis parmi nous, --tels que nous les ont transmis ceux qui en ont été dès le commencement les témoins oculaires et qui sont devenus ministres de la Parole, --j'ai cru aussi, excellent Théophile, que je devais te les écrire dans leur ordre, après m'être exactement informé de tout depuis l'origine, afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus » (Lu 1:1,4). Ainsi, un auteur que les croyants tiennent avec raison pour inspiré n'invoque pas de soudaines intuitions divines, mais une méthode d'information dans la recherche et la critique des témoignages, qui conditionne aujourd'hui toute oeuvre historique : il veut raconter exactement les faits, grâce aux documents qu'il a pris soin de réunir, de contrôler et de classer, dans le souci de la vérité. Il nous autorise donc, en nous prévenant qu'il s'est efforcé de puiser aux sources les meilleures, à nous demander ce que nous pouvons constater de certain ou supposer de vraisemblable au sujet de ces sources mêmes.

1.

LES SOURCES.

La préface invoque à la fois des documents écrits : ceux des « divers historiens des faits, témoins oculaires et prédicateurs qui les ont transmis dès le début » (verset 1 et suivant), et des confirmations orales : celles des « informateurs » dont il a obtenu un témoignage « exact » (verset 3). Il n'en nomme aucun. Mais en ce qui concerne les informateurs possibles, la tradition sur Luc compagnon de Paul le met en relations étroites non seulement avec l'apôtre des païens, qui du reste ne pouvait affirmer en son propre nom sur le ministère de Jésus que ce qu'il avait « lui-même reçu », (cf. 1Co 15:3 11:23) mais avec nombre de chrétiens capables de préciser leurs souvenirs personnels ; ceux-ci pouvant d'ailleurs, comme aussi saint Paul, rapporter fidèlement de seconde main bien des témoignages oculaires souvent entendus de la bouche de compagnons de Jésus. Les souvenirs des chrétiens venus de Jérusalem à Antioche, en particulier (Ac 11:19 et suivants), même si Luc n'était pas originaire de la grande cité syrienne, ont pu lui parvenir par l'intermédiaire même de Paul. Durant la captivité de deux ans à Césarée, Luc qui s'y est trouvé au moins un certain temps ( « nous » : Ac 27:1) a eu le loisir et les moyens de consulter en Palestine bien des témoins ; sa qualité de médecin pouvait lui donner accès partout et de grandes facilités pour se renseigner. Il serait incroyable qu'il n'eût pas cherché à connaître les survivants--après une trentaine d'années--de l'incomparable histoire du Christ maintenant adoré comme le Seigneur. Au cours de ses voyages il a pu compléter ses recherches en maintes contrées de la Dispersion, où se trouvaient des chrétiens d'origine palestinienne, comme sans doute Rufus et d'autres (Ro 16:13). A Césarée même demeurait le diacre Philippe, ancien évangéliste de la Samarie (Ac 8:40), chez qui Luc avait été reçu avec Paul au retour du 3° voyage (Ac 21:8), et dont les quatre filles, prophétesses (verset 9), ne pouvaient qu'entretenir les souvenirs sacrés du Seigneur. Luc a été, pendant le 2 e voyage, compagnon de Silas, « prophète de Jérusalem » (Ac 15:32). Il connaissait aussi Jean Marc, avec qui il est cité dans les trois passages où saint Paul mentionne l'un ou l'autre (voir Luc, parag. 2) et qui pouvait se trouver à Rome en même temps que Luc, lors de la captivité de l'apôtre ; il aurait donc pu y entendre jusqu'à Pierre lui-même.

La plupart des informations ainsi recueillies au cours des années auraient été surtout purement orales ; mais lorsqu'il s'agit de prédication et plus encore d'enseignement régulier, la différence s'atténue assez vite entre traditions orales bientôt stéréotypées par la répétition et notices écrites que recueille de préférence un auteur précisément soucieux de documentation, et qu'il peut même obtenir de ses informateurs. Notre évangéliste a certainement utilisé des unes et des autres, mais la part la plus notable de ses informations doit avoir consisté en écrits. Quand nous manquons de termes de comparaison, nous ne pouvons préciser, et les déterminations hypothétiques de sources doivent être maintenues sur le terrain d'une sage réserve (voir Évang, synopt., t. I, p. 400) ; mais les données du problème synoptique nous fournissent amplement, par la comparaison avec Marc et Matthieu, de quoi déterminer en une grande mesure les « deux sources » mises en oeuvre par Luc comme par Matthieu (voir art. sur Matthieu, parag. III).

1° L'EVANGILE DE MARC.

Quand on compare Marc et Luc disposés en deux colonnes, on retrouve dans Luc presque toutes les péricopes de Marc (plus des 5/6) ; la plupart sont des épisodes narratifs, avec un appoint relativement réduit d'éléments didactiques ; et on les y retrouve presque toujours dans le même ordre. Cette substance de Marc est évaluée aux 2/5 environ de l'évangile de Luc. Si l'on distingue dans Marc une centaine de péricopes, il n'en manque guère dans Luc qu'une douzaine, dont quatre sont spéciales à Marc :

intervention de la famille de Jésus inquiète pour sa raison (Mr 3:20),

parabole de la semence (Mr 4:26,29),

guérison d'un sourd-muet (Mr 7:32-36)

guérisons d'un aveugle (Mr 8:22,26),

--les autres ayant été conservées par Matthieu :

martyre du Précurseur (Mr 6:17,29),

marche de Jésus sur les eaux et retour à Génézareth (Mr 6:45-56),

critique des traditions rituelles (Mr 7:1,23),

la Cananéenne (Mr 7:24,30),

seconde multiplication des pains (Mr 8:1,10),

10° question du divorce (Mr 10:1-12),

11° malédiction du figuier (Mr 11:12-14,20-25)

12° exhortation à veiller (Mr 13:33,37),

13° outrages des soldats (Mr 15:16,20). On indiquera plus loin (parag. 2, 2°) divers motifs probables pour ces suppressions de Luc. La forte proportion qu'il conserve de Marc prouve que cet évangile est pour lui (comme pour Matthieu) une source historique de valeur primordiale.

2° LES « LOGIA ». La deuxième source de Luc serait-elle Matthieu ? Plusieurs savants le pensent encore, mais c'est extrêmement improbable. Il faudrait expliquer pourquoi le 3 e évangéliste n'aurait pas conservé de Matthieu le récit de la visite des mages et tant d'affirmations évangéliques antijudaïsantes qui eussent été si précieuses pour son point de vue universaliste et missionnaire, comme la parabole des deux fils avec sa conclusion sensationnelle (Mt 21:28 et suivants), la sentence prononcée par Jésus contre les prêtres juifs, en conclusion de la parabole des vignerons : « Le Royaume de Dieu vous sera ôté, et sera donné à une nation qui en produira les fruits » (Mt 21:43), déclaration qui manque justement à la version de cette parabole dans Luc. Et pourquoi aurait-il laissé passer et accentué, au lieu de chercher à les éviter ou à en rendre compte, les différences si marquées, d'apparence quelquefois même contradictoire, entre les deux récits de la Nativité dans Matthieu (Mt 2:14 et suivant, fuite en Egypte) et dans Luc (Lu 2:39, retour à Nazareth), les deux généalogies (Mt 1 et Lu 3), les deux formes du discours soit sur la montagne (Mt 5:1 s) soit dans la plaine ou sur le plateau (Lu 6:17 et suivants), les apparitions du Ressuscité en Galilée (Mt 28) ou à Jérusalem ? (Lu 24) Nous ne voyons pas comment Luc aurait pu se servir de Matthieu d'une façon si incomplète, et se présenter parfois d'une façon si incompatible avec lui. Or puisqu'il a tenu compte, d'après sa préface, des évangiles antérieurs, il faut en conclure qu'il ne l'a pas connu ; peut-être même l'a-t-il précédé (voir parag. VI).

Mais si Matthieu n'a donc pas été une source de Luc, la seconde source de celui-ci se trouve pourtant bien dans Matthieu, ou mieux, derrière cet évangile : c'est l'ensemble des nombreux matériaux qu'ils ont en commun, généralement des instructions de Jésus, où l'on voit l'incorporation d'une partie des « Discours du Seigneur », ouvrage remontant à l'apôtre Matthieu. Comme il est dit ailleurs (Év. syn., IV, 1, 2° B), l'utilisation des deux sources par Matthieu et par Luc se trahit dans le fait curieux de leurs doublets : les textes qu'ils reproduisent deux fois, dans des situations différentes. La parole sur la lampe dans Lu 8:16 est empruntée à Marc (Mr 4:21), celle de Lu 11:33 est parallèle à Mt 5:15 ; la déclaration du verset suivant, sur les secrets qui seront découverts (Lu 8:17), vient de Mr 4:22, et celle de Lu 12:2 rappelle Mt 10:26 ; l'exhortation à secouer la poussière des pieds, dans l'envoi des Douze de Lu 9:5, vient de Mr 6:11, et, dans l'envoi des Soixante-dix de Lu 10:11, répète Mt 10:14 ; bien des auteurs considèrent même toute la péricope des Soixante-dix (Lu 10) comme un doublet de la mission des Douze de Mt 10. Quoi qu'il en soit, ces divers exemples, qui pourraient être multipliés, sont des « témoins », pour Luc comme pour Matthieu, de l'emploi qu'ils ont fait l'un et l'autre à la fois de l'évangile de Marc et du document des Discours.

L'apport de ce document doit représenter le cinquième environ de l'évangile de Luc : évaluation rendue possible par le caractère didactique de ses morceaux qui les rend souvent reconnaissables et par la comparaison entre Luc et Matthieu lorsqu'ils les ont en commun ; et toutefois évaluation approximative, car il est impossible, puisqu'on n'en connaît pas l'original, de le retrouver toujours à coup sûr, à travers les affinités ou les disparates des textes, dans les remaniements plus ou moins considérables qu'il a pu subir chez l'un et chez l'autre évangélistes. Ceux-ci, par surcroît, ont dû se servir chacun d'une édition différente des Logia : hypothèse presque indispensable pour expliquer bon nombre des divergences que l'on constate encore entre eux et le fait qu'ils n'ont pas toujours conservé l'un et l'autre tous les enseignements de réelle importance. Matthieu dispose les sujets, à travers la trame historique de Marc, d'une manière assez apparente, en blocs de discours encadrés de formules consacrées ; Luc les répartit en entretiens plus dispersés, ou bien accumulés en séries décousues interrompant alors la narration de Marc. Il suit de là que malgré la grande place accordée par Luc aux paroles du Seigneur, il n'est pas l'évangile didactique par excellence : ce caractère appartient à Matthieu, grâce aux discours-programmes sur le Royaume qui retentissent le long de son ouvrage ; d'un autre côté, l'évangile des faits, c'est Marc, chez qui l'enseignement du Maître n'a qu'une part restreinte et secondaire ; quant à Luc, en combinant avec plus de proportion et plus de variété ce que Jésus a fait et ce qu'il a dit, il reçoit ses principales caractéristiques des richesses qu'il est le seul à révéler, dans sa II e partie, ce qui pose le problème d'une ou de plusieurs sources nouvelles.

3° LE MINISTERE ITINERANT.

Il s'agit des 10 chap (Lu 9:51-19 28). ouverts par le départ de la Galilée pour Jérusalem et l'entrée en Samarie, jalonnés de notes sur la marche vers la capitale, et se terminant à ses portes (Lu 9:51,57 10:38 13:22,33 14:25 17:11 18:31,35 19:1,11,28).

Plus d'un auteur a considéré ce long passage comme un récit de voyage, source particulière de Luc caractérisée quant à la composition par ce cadre géographique, et quant au fond par la révélation de la grâce de Dieu pour les pauvres et les pécheurs, qu'illustrent éloquemment certains de ses épisodes et surtout ses paraboles. Mais ni l'un ni l'autre de ces points de vue, géographique ou religieux, n'impliquent ici un document primitif homogène ; cette hypothèse aurait contre elle, comme on l'a dit ailleurs (voir Év. syn., IV, 2, 2°, B), le parallélisme d'importantes péricopes avec Matthieu, sans doute emprunts communs aux Logia (Lu 9:57-60 10:1,24 11 12:1-12,22-59 13:18-35 14:15-35 15:3-7 16:10,18 17:1-10,20-37) et aussi de quelques éléments avec Marc (Lu 11:17,23 12:1 13:18 17:1 18:15-43).

D'ailleurs, le ton d'incontestable sympathie à l'égard des dédaignés de ce monde n'est pas particulier à cette 2 e section : il donne son timbre à tout l'évangile (voir parag. IV). Quant au cadre géographique, il se montre décevant à l'examen : ni les faits ni les enseignements ne sont presque jamais rattachés à des lieux précis ni même à des régions (voy. le vague des indications dans Lu 10:1-38 11:1 13:10,22,31 etc.). il est impossible de relever un itinéraire quelconque, les jalons apparents du voyage supposé ramènent parfois le lecteur en arrière (ex. : Lu 9:52, Jésus entre en Samarie ; mais, huit chap, plus loin, Lu 17:11, il se trouve encore « sur les confins de la Samarie et de la Galilée ») ; l'ambiance même des récits évoque tantôt la Galilée centrale (Lu 10:13) et suivant, tantôt la basse Judée près de Jérico (Lu 10:30 18:35 et suivants), tantôt la Judée et Jérusalem (Lu 13:1-4,6-9), tantôt les alentours du temple (Lu 11:45,54 17:20-37, cf. les parallèle de Matthieu, en effet situés au temple).

Les péricopes sont rarement enchaînées l'une à l'autre comme les scènes d'une narration primitive identique. Ce n'est point là le tableau d'un voyage continu, mais une énumération de déplacements irréguliers au cours d'un ministère itinérant. Il n'est même pas sûr que Jésus et ses disciples y doivent être supposés constamment « en chemin ». Sous cette multiplicité épisodique semble se perdre par moment le fil de l'histoire, devenu moins perceptible quand Luc n'a plus Marc pour guide. C'est pourquoi l'on tend à voir aujourd'hui dans cette division maîtresse de l'évangile la succession des renseignements, fort importants pour la plupart, qui manquaient de points de repère chronologiques ou topographiques ; Luc les aura répartis pour le mieux, en intercalant de temps à autre les brèves annonces de la prochaine arrivée à Jérusalem. Comme les instructions de Jésus qu'il y a reproduites, aussi bien que les incidents de son ministère, mettent souvent en relief le salut des pécheurs par la grâce de Dieu--et ceci, tout particulièrement dans les émouvantes paraboles par lui seul conservées--, on est fondé à parler ici, avec Aug. Sabatier, d'un « évangile de Jésus missionnaire » ; et un compagnon de voyage de l'apôtre des païens n'aura guère pu l'écrire sans penser continuellement au ministère du missionnaire saint Paul, --d'ailleurs bien différent mais animé de la même inspiration largement humaine. Il est même légitime de supposer que là pourraient se trouver, notamment dans les mentions de la Samarie et des Samaritains, certaines des informations orales dont nous avons plus haut reconnu la vraisemblance, fournies à Luc par le diacre Philippe, l'ancien évangéliste de cette province.

4° L'EVANGILE DE L'ENFANCE. Nous avons essayé de caractériser ailleurs la source sans doute écrite, d'origine hébraïque et judéenne, qu'on pressent à travers les chap, 1 et 2 de Luc, conçus presque exclusivement du point de vue de Marie, et totalement différents à cet égard comme à d'autres des chap. 1 et 2 de Matthieu (Évang, synopt., IV, 2, 2e, A). On remarque son accent israélite mais fortement piétiste, issu de la ferveur messianiste des humbles qui « craignaient Dieu ». La forme quasi liturgique et les citations scripturaires de leurs cantiques, leur utilisation subséquente dans le culte chrétien ne compromettent nullement à nos yeux leur vraisemblance ; il faut seulement admettre une part du style personnel du rédacteur hébreu de la source et peut-être de l'évangéliste grec, quoique Luc ait très fidèlement respecté tout le long de ces 2 chapitres les idées et les termes de l'A.T., qui constituait l'unique culture des humbles croyants d'Israël. Enfin les oppositions statuées par bien des critiques entre les faits miraculeux de la naissance de Jésus et la résistance des siens pendant son ministère ne nous paraissent pas inexplicables : ces souvenirs extraordinaires ne pouvaient qu'inciter la famille à attendre--comme tant de Juifs que Jésus a déçus--un glorieux Messie, à l'oeuvre royale toute tissée de merveilleux. Il faut d'ailleurs reconnaître dans les traditions de ces pages intimes et poétiques, qui demeurèrent longtemps dans le domaine privé, un genre de témoignages moins rigoureusement contrôlable que la narration historique du ministère public dont se nourrirent de bonne heure la prédication apostolique et l'édification des fidèles.

Notons que la généalogie de Jésus (voir art.), différente de celle que Matthieu donne en tête de son évangile de l'enfance (Mt 1:1 et suivants), est transportée par Luc hors de ses pages préliminaires, au moment où le ministère de Jésus entre positivement dans l'histoire (Lu 3:23 et suivant).

5° AUTRES SOURCES. Arrivés à ce point, les critiques les plus disposés aux distinctions de sources reconnaissent combien il est délicat de vouloir préciser les diverses provenances des autres éléments de Luc. Dans un ouvrage expressément composé sur documentation méthodique, quoi d'étonnant si nous ne pouvons identifier, de beaucoup, toutes ses informations écrites, lesquelles du reste peuvent avoir été simplement orales ? Ainsi, les ressemblances propres à Luc entre son récit de la sainte Cène et celui de Paul (Lu 22:19 et suivants, 1Co 11:23 et suivant) ont fait supposer que l'évangéliste aurait connu pour la Passion une source apparentée à la pensée de l'apôtre ; cette hypothèse, défendable si l'évangéliste doit être considéré comme notablement postérieur à saint Paul, est inutile si l'évangile est bien l'oeuvre même de son compagnon, auditeur et témoin de sa parole et de son activité. Plusieurs détails précis spéciaux à Luc sur le milieu d'Hérode Antipas (Lu 8:3 13:31 23:7-12, Ac 13:1) peuvent lui avoir été donnés par quelqu'un de la cour du tétrarque : mais alors, de vive voix, car ces indications sont trop brèves pour justifier de l'existence d'un document écrit ; et il serait bien étrange que, possédant un tel document, Luc fût le seul des synoptiques à ne pas raconter la fin tragique du captif d'Hérode (Mr 6:14-29 parallèle Mt 14:1-12, Lu 3:19 et suivant). Il faut naturellement admettre, dans la contribution personnelle de l'évangéliste, tous les matériaux recueillis qu'il a tenus pour vérifiés et, avec eux, les éléments imputables à son propre travail de rédaction (raccords, notices, mises en scène) ou bien à ses tendances particulières de rédacteur. On trouvera plus loin (II, 2, 3°) l'énumération des plus notables éléments ajoutés ainsi aux données de ses sources principales.

2.

LA DISPOSITION.

En partant du fait que Luc (comme Matthieu de son côté) combine Marc et les Logia, ainsi que d'autres sources, il est fort instructif de comparer (1) avec Marc sa première source principale, (2) avec Matthieu, combinaison différente du même Marc avec les Logia leur deuxième source principale commune : on entrevoit ainsi--par les modifications que Lu fait subir à Marc, et par les différences entre Matthieu et Luc les deux combinaisons indépendantes l'une de l'autre--d'abord leurs habitudes de rédaction, puis leurs points de vue généraux, d'où découlent leurs caractères dominants.

1° DEPLACEMENTS.

On l'a vu par l'analyse du plan, Luc suit de près l'ordre de Marc. Alors que Matthieu le rompt parfois singulièrement, en y apportant du nouveau, pour rapprocher des éléments similaires, les disposer symétriquement, et même suivant des procédés de numération assez artificiels (voir Matthieu [évangile de], III, 2), au contraire les rares cas où Luc s'en sépare ouvrent comme des parenthèses n'en disloquant guère la charpente maîtresse. Les déplacements dans Matthieu affectent surtout la première partie, où Luc reste plus proche de Marc ; dans la seconde, Luc apporte de nombreuses adjonctions, qui ne provoquent guère d'interversions dans la trame de Marc. Il semble que Luc, lorsqu'il a manqué de repères historiques pour ses informations dispersées et souvent épisodiques, ait juxtaposé des éléments plus ou moins analogues, ou même simplement ceux que, en dehors de toute analogie, il ne savait où situer. C'est pourquoi, malgré son intention de principe de suivre l'ordre des faits, la réalisation de ce principe paraît quelquefois moins probable que l'ordre de Marc : comme Matthieu, Luc était plus éloigné que Marc des témoignages directs sur la vie de Jésus. Mais son programme de contrôle et de confirmation des traditions évangéliques tendait à l'en rapprocher autant qu'il était possible à sa génération, tandis que Matthieu, en se proposant de présenter systématiquement la doctrine du Seigneur, attachait moins d'importance à l'enchaînement des faits.

La transposition la plus intéressante chez Luc est celle de la prédication à Nazareth, qu'il place à l'entrée du ministère en Galilée, anticipant ainsi sur Marc (Lu 4:16,30 parallèle Mr 6:1,6) : l'anticipation est prouvée par l'allusion du verset 23 à l'activité déjà exercée à Capernaüm, alors que Luc ne l'abordera qu'ensuite (verset 31 et suivant). Son intention semble avoir été d'ouvrir chacune des trois divisions de l'évangile par une entrée en scène de Jésus se heurtant immédiatement à un mauvais accueil, ici d'abord en Galilée, puis en Samarie (Lu 9:52 et suivants), et enfin à Jérusalem (Lu 19:41 et suivants). Cette conception témoigne en tout cas du sens dramatique de l'écrivain ; elle peut aussi représenter la philosophie de l'histoire d'un disciple de saint Paul, qui marque le rejet par son peuple de Celui qui venait exaucer les prophètes, (cf. Lu 4:17,21) mais que les païens étaient prêts à recevoir, (cf. Lu 4:25,27) et que la résistance des Juifs ne devait pas arrêter dans son oeuvre rédemptrice. (cf. Lu 4:28,30)

--Une deuxième modification d'une certaine importance chez Luc est sa version de la vocation des « pêcheurs d'hommes » (cf. Mr 1:16-20) en conclusion de la pêche miraculeuse (Lu 5:1,11) ; encore ici, une scène dramatique et symbolique à la fois.

--D'autres déplacements d'épisodes peuvent mieux s'expliquer par le fait que Luc suivrait une autre source : par exemple, la discussion sur Béel-Zébul est transportée de Lu 6:16 (où l'aurait placée le parallèle Mr 3:19) à Lu 11:4-22 qui renferme des éléments nouveaux ; la réponse de Jésus sur sa vraie famille est transportée du même contexte (parallèle Mr 3:31-35) à Lu 8:19-21. Par ailleurs Luc a dû ranger dans une même enclave certaines séries d'adjonctions, pour éviter de trop morceler Marc : telle la succession de Lu 6:20-8:3, qu'il savait avoir à placer au cours du ministère en Galilée, et quelques-unes au cours des chap. 9-18.

Quant à son plan général, il ne peut y avoir aucun doute sur l'intention de l'évangéliste de commencer une nouvelle division avec Lu 9:51. La déclaration particulièrement solennelle de ce verset annonce le voyage vers Jérusalem, qui correspond à la deuxième partie de Marc (Mr 8:27-10:52) ou de Matthieu (Mt 16:13-20:34) ; mais chez ceux-ci cette deuxième partie était déclenchée par l'entretien voisin de Césarée, pivot central où s'accusaient les intentions pédagogiques du Maître des Douze et la perspective désormais tragique de la croix inévitable, ce qui permettait d'intituler la division nouvelle : « ministère auprès des Douze, de Galilée en Judée ». En fait, Luc conserve sa place et son importance à ce pivot central, mais fort probablement il a retardé la coupure entre les deux parties afin d'ouvrir sa deuxième division comme la première par un tableau de résistance à Jésus (Lu 9:52 et suivants). De plus, la forte proportion dans cette deuxième partie de Luc d'apports nouveaux d'une portée profonde quant à la prédication du salut en général, rendra moins apparente, fondue en 10 chapitres au lieu des 2 1/2 de Marc et des 4 1/2 de Matthieu, l'oeuvre d'éducation des Douze par le Seigneur. Voilà pourquoi il a mieux valu simplement intituler cette partie : « ministère itinérant ».

La troisième division de Luc rejoint le parallélisme avec Marc, non sans quelques modifications de détail. L'annonce de la trahison y est transportée après l'institution de la Cène, l'avertissement à Pierre avant le départ de la chambre haute, son reniement avant l'unique séance du Sanhédrin que Luc rapporte au lieu des deux de Marc et Matthieu (Lu 22).

2° ABREVIATIONS.

Luc ayant donc à se réserver une place considérable pour insérer dans la narration de Marc les développements fort étendus qu'il tenait de ses autres sources, pratique couramment des abréviations et des suppressions, comme l'a fait aussi Matthieu pour le même motif ; mais chacun d'eux procède suivant sa tournure d'esprit et son but particuliers.

1. Le style sobre et concis de Luc fait volontiers disparaître ce qui lui semble inutile dans la phrase abondante et facilement prolixe de Marc. Lorsque celui-ci s'exprime à la façon hébraïque, en deux locutions équivalentes, il arrive souvent qu'une seule soit conservée.

Exemples :

Marc (Mr 1:32) « quand le soir fut venu, après le coucher du soleil » = « quand le soleil fut couché » (Lu 4:40) ;

Marc (Mr 1:42) « la lèpre disparut et cet homme devint net » = « la lèpre le quitta » (Lu 5:13) ;

Marc (Mr 5:19) « va dans ta maison, chez les tiens » = « retourne dans ta maison » (Lu 8:39),

Marc « et raconte-leur tout ce que le Seigneur t'a fait et comment il a eu pitié de toi » = « et raconte tout ce que Dieu a fait pour toi » (Luc) ;

comp, les suppressions de phrases en double : Mr 2:19 parallèle Lu 5:34, Mr 10:27 parallèle Lu 18:27, etc.

Sont de même économisées : les répétitions d'indications déjà données
par ex. sur l'heure avancée, Mr 6:35 parallèle Lu 9:12,
ou les mentions préliminaires de faits racontés plus loin :
du jeûne qui va être discuté, Mr 2:18 parallèle Lu 5:33 ;

des épées et des bâtons qui vont être dénoncés, Mr 14:43-48 parallèle Lu 22:47-52 ;

de la consigne de Judas à propos de son baiser, laquelle sera comprise lorsqu'il le donnera, Mr 14:44 parallèle Lu 22:47,

ou telle conclusion qui va de soi dans le contexte (derniers mots de Mr 5:34 parallèle Lu 8:48).

Bien des scènes de Marc sont condensées dans Luc :

introduction aux paraboles (Mr 4:1 parallèle Lu 8:4),

résurrection de la fille de Jaïrus (Mr 5:37,43 parallèle Lu 8:51,56),

offrande de la veuve (Mr 12:41,44 parallèle Lu 21:1,4),

spectateurs de la croix (Mr 15:40 parallèle Lu 23:49), etc.

Toutefois, à la différence de Matthieu qui réduit parfois les récits de Marc jusqu'à une certaine sécheresse, Luc témoigne d'un sens littéraire qui prime son souci de brièveté : s'il sait élaguer avec élégance, il lui arrive aussi de remplacer des longueurs de Marc par une rédaction aussi longue mais plus artistique :

Mr 2:12 parallèle Lu 5:25 et suivant, Mr 13:1 parallèle Lu 21:5 et suivant, etc.

2. Son principe d'économie, doublé d'un principe d'harmonie, s'applique aussi bien au choix des péricopes qu'à celui de la syntaxe. Ainsi doit s'expliquer chez lui l'absence de scènes que leur analogie avec d'autres lui aura fait estimer trop peu nouvelles :

parabole de la semence Mr 4:26 et suivant ;

cf. celle du grain de moutarde, Mr 4:30 parallèle Lu 13:18 et suivant,

marche de Jésus sur le lac Mr 6:45 et suivants ;

cf. la tempête, Mr 4:35 parallèle Lu 8:22 et suivants,

deuxième multiplication des pains Mr 8:1 et suivant ;

cf. la première, Mr 6:30 parallèle Lu 9:10,

malédiction du figuier Mr 11:12-14,20 ;

cf. la parabole du figuier stérile, Lu 13:6,9,

question du scribe Mr 12:25 et suivants ;

cf. celle du docteur, Lu 10:25 et suivants,

onction de Béthanie Mr 14:3 et suivant ;

cf. celle de la pécheresse, Lu 7:36 et suivants.

Il ne conserve qu'une des deux comparutions devant Caïphe (Lu 22:66-71, cf. Mr 14:55-64 15:1), ne mentionne qu'une des deux boissons offertes au Crucifié (Lu 23:36, cf. Mr 15:23,36), etc.

3. D'autres suppressions, en grand nombre, marquent une tendance à laisser tomber des éléments anecdotiques, qui avaient frappé les témoins oculaires du ministère--et qu'à ce titre avait retenus Marc, secrétaire de l'apôtre Pierre--mais que les générations suivantes trouvèrent bientôt peu significatifs, voire insignifiants ou trop familiers.

C'est ainsi qu'entre autres Luc n'a pas gardé de Marc :

les bêtes sauvages (Mr 1:13 parallèle Lu 4:13), la poupe et le coussin (Mr 4:38 parallèle Lu 8:23), le besoin de repos des Douze (Mr 6:31 parallèle Lu 9:10), les 200 deniers (Mr 6:37 parallèle Lu 9:13), le foulon (Mr 9:3 parallèle Lu 9:29), le matériel des marchands de pigeons (Mr 11:15 parallèle Lu 19:45), le fugitif nu (Mr 14:51 parallèle Lu 22:53), l'achat du linceul (Mr 15:46 parallèle Lu 23:53), etc.

Suivant le même principe de simplification, Luc néglige ou rend plus approximatives des précisions

de temps :

Mr 4:35 parallèle Lu 8:22, Mr 9:2 parallèle Lu 9:28, Mr 15:33 parallèle Lu 23:44, etc.,
de lieux :
Mr 2:13 parallèle Lu 5:27, Mr 5:20 parallèle Lu 8:39, Mr 8:27 parallèle Lu 9:18, etc.,
de personnages :
Mr 10:46 parallèle Lu 18:35, Mr 13:3 parallèle Lu 21:7, Mr 15:21 parallèle Lu 23:26, etc.

Quoique la rédaction de Luc et celle de Matthieu aient été certainement indépendantes l'une de l'autre, la plupart de ces suppressions ont été faites par l'un et par l'autre, assurément pour les mêmes motifs. D'autres sont plus particulières à Luc, lorsque celui-ci a retranché de Marc des traits de caractère juif, peu adaptés à ses lecteurs ; nous y reviendrons (parag. III, 1).

4. Luc et Matthieu sont portés--Luc toutefois moins que Matthieu --à ménager les apôtres, en les présentant sous un jour qui ne leur soit pas trop défavorable.

Non que nos évangiles cachent leurs fautes, leurs incompréhensions, leurs insuffisances : elles surgissent à chaque page.

Mais ils arrondissent quelquefois les angles : Luc ne garde rien :

-du blâme de Jésus à ses disciples qui ne comprennent pas les paraboles, blâme dont Matthieu avait fait une béatitude (Mr 4:13 parallèle Mt 13:16 et suivant, Lu 8:9 et suivant),

-ni de sa réprimande pour leur endurcissement (Mr 8:17 parallèle Lu 12:1),

-ni du démenti de Pierre et de la foudroyante réponse du Maître (Mr 8:32 parallèle Lu 9:20 et suivant),

-ni de la question des disciples sur la cause de leur impuissance à guérir l'enfant (Mr 9:28 parallèle Lu 9:42 et suivant),

-ni de leur étonnement à la déclaration de Jésus sur l'impossibilité pour un riche d'être sauvé (Mr 10:24,26 parallèle Lu 18:26),

- ni de la demande ambitieuse des fils de Zébédée, qu'il condense en « une contestation parmi eux » (Mr 10:35 parallèle Lu 22:24 et suivants),

- ni de l'occasion de chute (litt, scandale) que Jésus prédit aux apôtres (Mr 14:27 parallèle Lu 22:31 et suivant),

- ni de la mise à part à Gethsémané des trois intimes, qui s'y endorment (Mr 14:33 parallèle Lu 22:40 et suivants),

- ni de la fuite des Onze (Mr 14:50 parallèle Lu 22:53).

L'incompréhension et la crainte des disciples, lors d'une des annonces qu'il leur fait de sa mort, sont atténuées par Matthieu en une « affliction profonde », et par Luc en une influence d'En-haut : « cette parole était voilée pour eux » (Mr 9:32 parallèle Mt 17:23, Lu 9:45).

Leur reproche à Jésus, dans la tempête, d'après Marc, est adouci par Matthieu en une prière, et par Luc en un cri d'effroi : « Nous périssons ! » (Mr 4:32 parallèle Mt 8:25, Lu 8:24), ce qui épargne à la fois le caractère des apôtres et l'autorité du Christ.

5. En effet, si notre évangéliste évite volontiers de trop charger les disciples, à plus forte raison sa vénération pour le Seigneur l'incite-t-elle à proscrire ce qui pouvait risquer de le rabaisser aux yeux des lecteurs.

Presque autant que Matthieu, Luc omet les mouvements d'émotion de Jésus qu'il a trouvés dans Marc :

compassion Mr 14:1 parallèle Lu 5:13,

indignation Mr 3:5 parallèle Lu 6:10, Mr 10:14 parallèle Lu 18:16,

tendresse Mr 9:36 parallèle Lu 9:47, Mr 10:16 parallèle Lu 18:17, Mr 10:21 parallèle Lu 18:22,

frayeur angoissée Mr 14:33 parallèle Lu 22:40).

Sans doute, en cette dernière circonstance, au jardin des Oliviers, lui seul désigne le terrible combat du Seigneur par le terme d' « agonie », et mentionne dans ce même instant la sueur de sang après l'apparition de l'ange du réconfort divin (Lu 22:43 et suivant). Seulement, dans cette épreuve sans égale, couronnée par un acte sublime de confiance en Dieu, l'évangéliste ne voit point une faiblesse humaine, mais au contraire la toute-puissance divine victorieuse de Satan (cf. « jusqu'à une autre occasion », Lu 4:13 ; « la puissance des ténèbres », Lu 22:53).

Aussi les expressions familières lui paraissent-elles déplacées pour le Seigneur : il change ici le « tombait à terre » de Marc (affaibli par la Vers. Syn. « se prosternait contre terre ») et il écrit : « se mettant à genoux » (Mr 14:35 parallèle Lu 22:41).

De même, au lieu de « l'Esprit poussa Jésus au désert », il a écrit : « il fut conduit par l'Esprit... » (Mr 1:12 parallèle Lu 4:1) ; il a remplacé « le charpentier » par « le fils de Joseph » (Mr 6:3 parallèle Lu 4:22).

Comme Matthieu il a retranché le terme vulgaire de « cadavre » (ptôma) à propos du Crucifié (Mr 15:45 parallèle Lu 23:52 et suivants), le soupçon choquant des parents de Jésus craignant pour sa raison (Mr 3:21 parallèle Lu 8:19), les guérisons opérées avec la salive (Mr 7:31 8:22 et suivants).

Il supprime le cri de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mr 15:34, Mt 27:46 parallèle Lu 23:44 et suivants).

Il paraphrase, pour éviter de dire, comme en un frisson d'horreur, que Judas a réellement baisé son Maître (Mr 14:45 parallèle Lu 22:47), que les gardes l'ont réellement souffleté et outragé de crachats (Mr 14:65 parallèle Lu 22:63 et suivants) ; pourtant il avait conservé l'annonce de cette dernière ignominie (Mr 10:34 parallèle Lu 18:32).

C'est qu'il n'y a rien d'absolu dans sa tendance à hausser au-dessus des hommes la suprême grandeur du Christ : Luc a bien trop le souci des faits pour songer à nier les traits évidents, et tellement émouvants, de son humanité ; aussi n'a-t-il pas poussé les précautions aussi loin que Matthieu lorsque celui-ci supprime la plupart des questions qui sembleraient révéler des ignorances de Jésus, ou les désobéissances, les empressements indiscrets des foules, qui sembleraient révéler son impuissance en certains cas : à peine pourrait-on citer à cet égard, en regard des 15 à 18 exemples de Matthieu, 3 ou 4 suppressions de Luc qui peuvent du reste s'expliquer aussi bien par des raisons de composition.

Nos constatations nous ont en effet conduits insensiblement du domaine formel de la rédaction à la pensée même de l'évangéliste. D'une part, sa déférence instinctive pour les disciples, hésitant à les présenter aussi librement que Marc comme des compagnons familiers du Maître, et pour celui-ci sa vénération plus intense, plus susceptible aux profanations, éloignent déjà davantage dans le passé l'histoire évangélique et confirment la tradition même sur Luc, en ceci que son ouvrage n'est pas sorti directement de la première génération chrétienne. D'autre part, cette tendance qui devait plus tard dévier dans l'hagiographie n'est guère accentuée encore, à ce point que pour la percevoir il faut suivre studieusement ligne par ligne les parallèles synoptiques ; elle est surtout négative, se bornant à ménager les simples hommes qu'avaient été les apôtres, et la foi des chrétiens en un Seigneur qui dominait de haut nos misères humaines ; nous sommes encore bien loin du stade des créations pieuses qui devaient tenter, dans une sincérité naïve, d'ajouter quelque chose de grand à la mémoire des apôtres et même à la majesté du Sauveur. Dans cette direction, Luc se montre moins avancé que Matthieu ; il n'implique pas de longues années de réflexion et d'élaboration au sujet des traditions évangéliques. Nouvelle présomption en faveur du témoignage de l'ancienne Église à l'oeuvre d'un compagnon de saint Paul, qui ne se situe ni très tôt ni très tard après les mémorables événements qu'il raconte en ses deux volumes.

3° ADDITIONS.

Toutes les abréviations et suppressions, d'ensemble et de détail, que Luc a fait subir au texte de Marc, sont surabondamment compensées par les fort nombreux matériaux nouveaux qu'il y a encadrés, et qui font de lui le plus long des évangiles. Laissant de côté des touches légères qu'il ajoute ici et là pour compléter utilement ses tableaux (par ex. : le sujet de l'entretien lors de la transfiguration, Lu 9:31 ; les prières de Jésus, Lu 9:18-29, etc.), nous nous contentons d'entr'ouvrir les deux ou trois riches collections de trésors sertis par lui dans la chaîne de Marc.

1. D'abord ceux qu'on retrouve aussi dans Matthieu, et qui, pour la plupart, représentent leurs emprunts aux Logia, ordonnés différemment chez l'un et chez l'autre, comme on l'a dit plus haut.

Les plus importants de ces passages sont :

reproches de Jean-Baptiste à la foule (Lu 3:7,9,17), tentation (Lu 4:1-13), discours sur le plateau (Lu 6:20,49), centenier de Capernaüm (Lu 7:1,10), message de Jean-Baptiste et son éloge par Jésus (Lu 7:18,35), dispositions nécessaires aux disciples (Lu 9:57,60), l'Évangile pour les petits (Lu 10:21,24), oraison dominicale et prière (Lu 11:1-4,9-13), discussion sur Béel-Zébul (Lu 11:14 et suivants), reproches aux pharisiens (Lu 11:39), exhortations au courage des confesseurs (Lu 12:2,12), contre les soucis (Lu 12:22,34), le service vigilant (Lu 12:39,46), parabole du levain (Lu 13:20 et suivant), la porte étroite (Lu 13 23,30), appel à Jérusalem (Lu 13:34 et suivant), parabole du grand festin (Lu 14:15,24), parabole de la brebis perdue (Lu 15:4 et suivants), l'avènement du Fils de l'homme (Lu 17:23,27), parabole des mines (Lu 19:12-27).

Entre les parallèles de ces diverses péricopes dans Luc et dans Matthieu, bien des degrés de ressemblances et de dissemblances peuvent être notés, depuis leur identité presque intégrale pour la prédication de Jean-Baptiste jusqu'aux différences de points de vue et d'applications qui distinguent la parabole des mines dans Lu 19 et celle des talents dans Mt 25. Des passages communs à la mission des Douze d'après Matthieu et à celle des Soixante-dix d'après Lu ont permis à bien des auteurs de considérer le morceau de Luc comme un doublet : ayant pris à Mr 6:7,13 le bref récit de la mission des Douze (Lu 9:1,6), il en aurait répété ou employé pour celle des Soixante-dix (Lu 10:1-24) quelques éléments pris aux Logia ; (cf. Mt 9:37-10:20 11:21-27 13:16 et suivant) sans doute il n'existe aucune autre trace de ce groupe des Soixante-dix dans le N.T., mais il semble surprenant qu'un auteur aussi désireux d'éviter les doubles emplois en ait commis un d'une telle importance : n'y aurait-il pas là au contraire une information personnelle au 3 e évangile, même si certains éléments en ont été confondus grâce à la similarité des sujets ?

La simple liste des thèmes traités montre la grande portée de tous ces passages. Leur dispersion dans Luc (qui peut avoir opéré des abréviations et des suppressions du texte des Logia comme il l'a fait pour le texte de Marc) y rend leur proportion moins sensible que dans leurs groupements en discours chez Matthieu Ils viennent s'ajouter aux enseignements que Marc possède en commun avec Luc et Matthieu, peut-être grâce à de modiques emprunts à cette même source des Discours (voir Marc [évangile de], IV, 2, 2°) : présentation du Précurseur, paraboles du semeur, du grain de moutarde, dernières discussions dans le temple, etc.

2. Plus abondante encore est la contribution des « autres sources », informations propres à Luc, dont voici les principales :

évangile de l'enfance (ch. 1 et 2), repères historiques de l'apparition de Jean-Baptiste (Lu 3:1 et suivant), ses applications directes à divers auditeurs (Lu 3:10,14), généalogie (Lu 3:23,38), malédictions parallèles aux béatitudes (Lu 6:24,26), le fils de la veuve (Lu 7:11,17), la pécheresse (Lu 7:36,50), les femmes accompagnant Jésus (Lu 8:1,3), des Samaritains le repoussant (Lu 9:51,56), parabole du bon Samaritain (Lu 10:25,37), Marthe et Marie (Lu 10:38-42), paraboles de l'ami importun (Lu 11:5,8), du riche insensé (Lu 12:15,21), la leçon d'un massacre et parabole du figuier stérile (Lu 13:19), guérison d'une infirme (Lu 13:10,17), menaces d'Hérode (Lu 13:31-33), guérison d'un hydropique et leçons à propos de repas (Lu 14:1-14), deux paraboles sur la prévoyance (Lu 14:28,33), paraboles de la drachme perdue, du fils perdu (Lu 15:6,32), de l'économe infidèle (Lu 16:1,12), du mauvais riche et de Lazare (Lu 16:19,31), du serviteur inutile (Lu 17:7,10), les dix lépreux (Lu 17:11,19), déclaration sur le Royaume de Dieu intérieur (Lu 17:20 et suivant), allusions à l'histoire de Lot (Lu 17:28,32), paraboles du juge inique (Lu 18:1,8), du pharisien et du péager (Lu 18:9-14), Zachée (Lu 19:1,10), pleurs de Jésus sur Jérusalem (Lu 19:41,44), les deux épées (Lu 22:35,38), l'ange et la sueur de sang (Lu 22:43 et suivant), Pilate et Hérode (Lu 23:4-16), lamentation des femmes de Jérusalem (Lu 23:27,31), la prière pour les bourreaux (Lu 23:34), les deux malfaiteurs (Lu 23:32,39-43), préparation des aromates (Lu 23:55 et suivant), les pèlerins d'Emmaüs (Lu 24:13,35), l'apparition aux Onze et l'ascension (Lu 24:36-53).

Peut-être faudrait-il ajouter à cette liste les morceaux qui paraissent presque indépendants des traditions parallèles :

la prédication à Nazareth (Lu 4:16-30, en contraste avec Mr 6:1-6 parallèle Mt 13:53,58),

la pêche miraculeuse et la vocation de Pierre (Lu 5:1,11, en contraste avec Mr 1:16-20 parallèle Mt 4:18-22).

Cette liste est particulièrement significative : comme on le savait déjà, beaucoup plus de la moitié de ces pages de Luc appartiennent à sa deuxième grande division ; et voilà décidément son apport le plus personnel et le plus riche, entre Marc l'évangile des faits et Matthieu l'évangile des discours, ce qui nous amène aux caractères les plus remarquables de notre évangéliste.

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